Les secrets de Jean-Jacques Goldman

VSD (n°1930 – 21 au 27 août 2014)
Magazine : VSD
Numéro : 1930
Date de publication : 21 au 27 août 2014

Dans une biographie à paraître le 11 septembre, le journaliste Eric Le Bourhis lève le voile sur la personnalité préférée des Français. Extraits.

«SA PREMIÈRE PLACE DANS LE CŒUR DES FRANÇAIS NE L'INDIFFÈRE PAS DU TOUT»

«Pour vivre heureux, vivons cachés.» Une fois encore, Jean-Pierre Claris de Florian avait vu juste. Alors que Jean-Jacques Goldman n’a pas sorti d’album depuis treize ans et qu’il n’apparaît plus que dans le cadre des tournées des Enfoirés, il reste la personnalité préférée des Français selon le sondage semestriel Ifop/JDD. Ce qu’on aime, chez lui ? Ses chansons, mais aussi et surtout sa discrétion, son refus du star system, sa simplicité. Un homme comme nous, finalement. Comme nous ? Rien n’est moins sûr. Fruit d’une enquête enrichie de témoignages de proches du chanteur, la biographie non autorisée d’Eric Le Bourhis nous révèle les zones d’ombre de ce faiseur de tubes. La façon dont, de l'artistique au financier, il contrôle absolument tout. Ses réseaux, à commencer par l’importance fondamentale de son frère, Robert, et puis cette dualité, ce paradoxe: Goldman, saltimbanque ou homme d’affaires ? Les deux, mon général. Extraits.

VSD (n°1930 – 21 au 27 août 2014)
Le 13 juillet 1985, Jean-Jacques Goldman, Daniel Balavoine et Michel Berger se retrouvent au stade de Wembley pour assister au Live Aid, l'énorme concert caritatif orchestré par Bob Gekdof pour combattre la faim en Afrique, qui va inspirer les Restos du cœur. Pour cornaquer ces jeunes hussards de la nouvelle chanson française, Monique Le Marcis (à g.), la grande dame de la radio hexagonale, qui les impose sur les ondes de RTL.

Comment il verrouille son image

Courtisé par une presse qui cherche à raccrocher les wagons, Jean-Jacques Goldman, animé de l’esprit de revanche, n’aura de cesse d’imposer sa loi: « [...] Qu’on se le dise, c’est désormais le roi des hit-parades qui fixe les règles, même si celles-ci se révèlent parfois... déroutantes. C’est ainsi qu’il lui arrivera d’imposer un nouveau rituel aux journalistes souhaitant l’interviewer : ces derniers devront faxer à son service de presse des éléments de motivation. [...]

De là à penser que l’artiste entend verrouiller sa communication et se prémunir contre toute question moins convenue, voire dérangeante, il n’y a qu’un pas. [...]

Chez Jean-Jacques Goldman, ce contrôle “médiatique” est omniprésent, au point de passer pour un syndrome d’obsession paranoïaque aux yeux de certains. Comme si garder le contrôle de son image était une question de survie. Il y aurait quantité d’anecdotes à raconter concernant cette propension à maîtriser son image: interviews souvent relues, reportages télé parfois visionnés avant diffusion et, plus généralement, cette culture du silence qui, au fil des ans, s’est installée autour de lui et de ses proches. D’évidence, Jean-Jacques Goldman n’aime pas que les choses lui échappent et a su ériger des digues solides autour de lui. [...] Contrôle de sa communication? Assurément. Mais comment expli­quer ce qui semble bien relever d’un culte du secret chez Jean-Jacques Goldman? Par la pudeur, le perfectionnisme, la méfiance à l’égard du star system et de ses dérives, le souci de se faire désirer, la gestion très fine d’un marketing du silence ? Un peu de tout cela sans doute. [...] Cette frustration latente aurait ainsi accouché chez le petit gars de Montrouge d’un puissant sentiment de revanche. Revanche contre les décideurs qui lui ont si longtemps refusé ses maquettes. Revanche contre les journalistes qui l’ont achevé avec une violence inouïe. Revanche contre un système qu'il entend désormais contrôler avec un malin plaisir. Comme pour mieux rappeler que lui n’a pas changé et qu'il avait raison depuis le début de l’histoire. Jean-Jacques Goldman rattrapé par son orgueil? “De ce point de vue Je suis intimement persuadé que sa première place dans le classe­ment des personnalités préférées des Français ne l’indiffère pas complètement comme il le prétend”, glisse un ancien familier. [...]

Et si le verrouillage entretenu par Jean-Jacques Goldman était aussi une stratégie pour n’exposer au regard du public qu’une seule facette de l'artiste, celle du chanteur modeste, et pas l’autre? Celle du patron régnant sur un vrai sys­tème, avec sa machinerie très bien huilée, ses postures, ses recettes, son business et ses ramifications parfois tentaculaires? Côté pile: un artiste parfaitement honnête et fidèle à ses idéaux de gauche. Côté face: un petit génie du marketing au sens commercial aiguisé. »

Robert, le frère gui gère son business

Il est incontournable, même si le grand public en ignore l’existence et, a fortiori, le visage. Normal, ce grand discret - même s’il est plus extraverti et hâbleur que son frère - répugne à se faire photographier et à apparaître au grand jour. Il s’agit de... Robert Goldman, le frère cadet de Jean-Jacques ! [...] Si, contrairement à son frère aîné, il n’a pas réalisé de brillantes études cette personnalité en impose et excelle vite dans le rôle de l’homme d’affaires de Jean-Jacques. C’est un surdoué de la négociation et des contrats, dit-on de lui dans le milieu. “Il a l’intelligence des situations, des personnalités et des rapports de force. Il manie l’humour et sait flinguer: c’est un Talleyrand!”, souffle un familier. Dès les années quatre-vingt, [...] Robert s’impose dans l’ombre comme un person­nage clé du système. C’est lui qui gère les soucis d’intendance, lui qui négocie avec la maison de disques les royalties très élevées de son frère aîné, lui qui, très vite, organise les tournées de son frère, lui enfin qui déclenche souvent les procédures. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que ce tandem familial et managérial est parfaitement rodé. Tandis que Jean-Jacques rechigne à se mêler directement de contrats ou de signatures et préfère se concentrer sur l’artistique et la création, Robert agit, négocie, veille et... surveille. Il fait par exemple attention à ce que l’ensemble des droits collectés par la Sacem sur les chansons de Jean-Jacques soient bien reversés à leur structure d’édition commune. De fait, leur[s] entreprise[s] familiale[s] est/sont sans doute la/les mieux gérée[s] du monde: quelques sala­riés toujours implantés à Montrouge [par superstition!] et des recettes qui se chiffrent en millions !

[...] Les années passant, la PME Goldman and Co a enflé dans des proportions inédites et assez stupé­fiantes. Grâce à son influence et à ses ramifications, elle exercerait même une vraie mainmise sur le système, persiflent les âmes chagrines. En question notamment, ce grand show des Enfoirés qui, au-delà de la formidable manne financière qu’il constitue pour les Restos du cœur, serait aussi le point de convergence d’une somme d’intérêts très divers. Et dont on ne saurait plus toujours s’ils sont d’abord artistiques, caritatifs, amicaux, carriéristes ou financiers, regimbent les plus virulents. Fantasmes? Au-delà de la formidable locomotive que repré­sente cette soirée, il serait sans doute faux de penser que l’opération ne rapporte qu’aux Restos. Cela profite à TF1 bien sûr et aux artistes qui ont décroché leur ticket d’entrée. [...] Les plus chanceux, comme Lorie, Zaz ou Alizée plus récemment, auront peut-être même droit à une chanson écrite par le roi Jean-Jacques !

Sans compter le producteur DMLS TV, qui fait son métier et qui facture l’émission à TF1. Là encore, ô surprise, Robert Goldman est très présent. Pas au titre de chef de choeur, comme son frère Jean- Jacques, mais comme... producteur. En effet, Robert est aussi l'associé d'Anne Marcassus et de Jean-Yves de Linares, les deux boss de DMLS TV. Difficile apparemment d'échap­per à la “bande à Goldo” en coulisses des Enfoirés! [...] Lorsque, fin 2012, TF1 monte une soirée spéciale “Gé­nération Goldman”, le programme est en toute logique produit par DMLS TV. Et lorsqu'un des textes de lancement de la présentatrice Estelle Denis froisse Robert, c'est fort de sa casquette de producteur qu'il exige et obtient un changement de formulation : la présentatrice avait parlé de “machine à tubes” s'agissant de Jean-Jacques Goldman, un terme jugé un peu trop... raide ! »

Michael le fils à papa

C'est Robert Goldman qui a initié son neveu Michael aux ficelles du métier. Il le fait rentrer chez Sony au début des années 2000. Là-bas, le jeune homme occupe un poste de directeur artistique au sein d'un petit label. II s'essaie à l'écriture de chansons [pour Lââm]. Il rencontre surtout ses futurs associés, ceux avec qui, en 2007, il va fonder le site participatif My Major Com­pany. Parmi eux, un certain Sevan Barsikian, fils d'Alain Barsikian, un ténor du barreau très prisé des milieux d'affaires et du show-biz, avocat, entre autres, d'un certain... Jean-Jacques Goldman. Rétif à la mise en avant de son patronyme, Michael a d'abord pu donner l'im­pression de vouloir faire oublier qu'il était le fils de son père. [...] Dans les faits pourtant, et au-delà des éléments de langage et plans "com" ciselés, Jean-Jacques Goldman a souvent joué les bonnes fées pour la start-up de son fils. [...] On se souvient de la campagne de marketing viral à laquelle a participé ce dernier, en 2007, pour le lancement de My Major Com­pany. On se souvient que Goldman a consenti - chose rarissime - à chanter un duo sur une chanson écrite par un autre, en l'occurrence Grégoire. On se souvient enfin et surtout du carton rencontré, durant l'hiver 2012-2015, par “Génération Goldman", cet album de reprises où les chanteurs de la nouvelle génération revisitaient à leur façon les plus grands tubes de Goldman. L'entreprise s'avérait périlleuse, voire casse-gueule pour les promoteurs du projet, M6 In­teractions et My Major Company. Le résultat a dépassé leurs espérances les plus folles: plus de huit cent mille exemplaires, un résultat exceptionnel dans un marché du disque atone. Le second volume, quoique moins fracassant, se vend également très bien. [...] Difficile, encore une fois, de connaître le degré exact d'implication de Jean- Jacques Goldman dans la réalisa­tion. Pas forcément enthousiaste, il s'est fait à l'idée et a laissé faire. Non sans demander, malgré tout, un droit de regard. »

François Julien

VSD (n°1930 – 21 au 27 août 2014)