Sirima


Voici sans doute l’histoire la plus tragique. Celle d’un destin brisé, qui s’avérait prometteur et brillant. Et, cette histoire, pourtant, commence comme un véritable conte de fées, puisque c’est celle d’une frêle jeune fille venue de son Sri Lanka natal qui jouait de la guitare dans les couloirs du métro parisien et qui, du jour au lendemain, s’est retrouvée au sommet des hit-parades. C’est l’histoire de Sirima…

Fin 1986. En quête de voix et de visages nouveaux pour ses prochains spectacles, le producteur Philippe Delettrez court d’un bout à l’autre de Paris. Et ceux qui résident dans la capitale savent que le moyen le plus rapide pour s’y déplacer n’est certes pas le véhicule individuel. En Parisien efficace et responsable, Delettrez se déplace par les voies souterraines du métropolitain. Et c’est dans l’immense hall de la station Châtelet-les-Halles que l’attention de Philippe est attirée par une voix, celle d’une toute jeune fille qui interprète les tubes du moment, s’accompagnant elle-même à la guitare électrique, branchée sur un ampli qu’elle trimbale d’une rame à l’autre grâce à un chariot de supermarché. Le producteur s’arrête, écoute, « déguste » et engage la conversation, proposant à Sirima une petite participation dans son prochain spectacle. Sirima, bien sûr, n’a pas de carte de visite à remettre au producteur ; elle griffonne son adresse sur un bout de papier et ciao. Elle vit avec Kahatra Sasorith, un guitariste qu’elle a connu dans un bar chinois, et qui vient de lui faire un bébé ; « Sirima » ne signifie-t-il pas, en effet, « Douce maman » en cinghalais ?

Après les habituelles répétitions vient le jour des représentations. Pour la première fois, Sirima chante comme une pro, c’est-à-dire devant un vrai public ; un public qui s’est déplacé, et non pas un public qui se déplace. Ce n’est plus la même chose. Pourtant, elle s’en sort admirablement. On lui propose même des engagements fort sérieux… qu’elle refuse, préférant retourner dans le métro !

Pourtant, le destin s’apprête à frapper à sa porte une nouvelle fois. Delettrez vient d’apprendre que Jean-Jacques Goldman, recherchait une voix féminine pour enregistrer un duo. Il est immédiatement séduit par la cassette de Sirima, et là, c’est le miracle : « Là-bas » se retrouve à la première [sic] place du Top 50 pour de nombreuses semaines.

Pour Goldman, c’est normal. Pour Sirima, c’est foudroyant. Malgré d’alléchantes invitations à signer avec une grande maison de disques, elle choisit, une fois encore, de rester libre. Elle reprend son caddie et redevient underground. Avec le temps, néanmoins, elle ne résiste pas au rêve puissant, à l’attraction magique du studio d’enregistrement.

Avec une détermination (frisant parfois le culot) qu’on ne trouve peut-être que chez les artistes débutants, Sirima n’hésite pas à exiger, à refuser, à discuter, à pinailler ! Les sonorités qu’elle veut, elle les aura. Quitte à convoquer l’orchestre de l’Opéra de Paris pour refaire ce que l’Opéra symphonique d’Europe n’a, à son avis, pas correctement exécuté.

Et le grand jour, enfin, arrive. Le public va pouvoir découvrir « A Part Of Me ». La chanson « Un peu de moi » mérite bien son titre : Sirima s’y livre à coeur ouvert. Une chanson pour son jeune fils, Kym, une chanson pour son compagnon puisque Kahatra tient la guitare par-ci, par-là…

Au moment où son premier 33 tours est mis en place chez les disquaires (le 17 novembre 1989), elle songe déjà au suivant : ses idoles, Claude Nougaro et Charles Aznavour, sont pressenties pour lui écrire certains textes…

Le beau rêve, néanmoins, s’achève en cauchemar : le 7 décembre, Kahatra s’empare d’un couteau de cuisine et tue Sirima dans leur petite chambre sous les toits. Il ne pouvait pas supporter l’idée qu’elle puisse l’abandonner pour suivre une carrière artistique en solo. Il utilisa un moyen radical pour qu’elle ne puisse jamais appartenir à personne d’autre. Le petit Kym perd au même instant sa mère et son père, qui se constitue prisonnier.

Le mensuel « Paroles et Musique » rend un vibrant hommage à l’étoile disparue dans ses numéros 25 (« Du métro au tombeau… La brève histoire de « Maman douce » ») et 26 (« Elle s’est retirée, un peu forcée… Mais le monde et sa violence la méritaient-elle ? »).

CBS, sa maison de disques, est dans l’embarras, et prend une position à la fois pudique et respectueuse : « Nous avons douté, nous avons hésité. Entre le silence et l’oubli ou la poursuite d’un travail qui était l’une des raisons de vivre de Sirima […] La mort d’un artiste n’est pas un argument publicitaire. Mais nous n’avons pas le droit de faire taire le talent, parce que la vocation d’une oeuvre est d’exister par-delà la mort de l’artiste. Nous avons signé Sirima, nous croyions en Sirima. Nous croyons toujours en elle ».

François Jouffa et Daniel Lesueur 
Extrait de « Secrets de chansons » (éd. Hors Collection), mars 2000

Site officiel : www.sirima.net