La chaîne YouTube officielle de Jean-Jacques Goldman continue d'enrichir sa série de montages inédits issus de la Tournée Rouge 1994. Après dix publications, c'est au tour de Des vies d'être mise en ligne — une chanson tirée de l'album Rouge (1993), et l'une des plus ambitieuses sur le plan du texte que Goldman ait jamais confiée au trio.
Née d'une étude sociologique
L'origine de Des vies est précise et documentée par Goldman lui-même, dans le livret de l'album Rouge. Étudiant, il tombe sur une étude sociologique portant sur le mariage dans un village donné : les chercheurs avaient tenté de prédire avec vingt ans d'avance les unions probables, en croisant les données d'origine, de situation familiale et sociale. Le résultat était troublant de justesse. Goldman raconte : « La petite Adeline, fille du notaire, se mariera probablement avec Jean-Claude, le fils du pharmacien. Même quartier, même école, tous les deux aînés de la famille... » Et de conclure, avec ce mélange d'humour et de fatalisme qui lui est propre : « Moi, je me suis marié avec la voisine. »
Cette anecdote devient le point de départ d'une réflexion plus large sur le déterminisme social — l'idée que nos vies, malgré le sentiment de les choisir, sont largement écrites à l'avance par nos origines. Goldman ne l'écrit pas comme un pamphlet, il l'écrit comme un constat lucide : « Des vies où l'on aura eu peu, si peu à écrire. »
Un texte à contre-courant
Dans le paysage musical de 1993, Des vies détonne. Là où la variété française cherche le tube immédiat, Goldman livre une chanson qui ressemble davantage à un essai mis en musique — une réflexion sur la marge de liberté réelle que nos parcours nous laissent. Le texte est dense, presque sociologique dans sa construction, mais jamais aride : les images concrètes (les noms, le village, le notaire, le pharmacien) ancrent l'abstraction dans quelque chose de palpable et d'universel.
Le refrain — « Des vies, que des vies, pas les mieux, pas les pires / Des bas, des hauts, des cris, des sanglots, des feux, des désirs » — refuse délibérément le jugement. Il ne dit pas que ces vies sont ratées, ni qu'elles sont réussies. Il dit qu'elles sont, simplement, et que c'est déjà quelque chose.
Le trio au service du texte
Les arrangements de Des vies sont sobres, précisément parce que le texte n'a pas besoin d'ornements. La voix de Carole Fredericks apporte une profondeur émotionnelle qui transforme ce qui pourrait être une leçon en quelque chose de vécu, de ressenti. Michael Jones, en retrait, donne de la couleur sans jamais parasiter. Goldman reste le narrateur central de cette fable sociale — mais une fable sans morale imposée, qui laisse chacun se reconnaître où il le souhaite.



